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Fév

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Les pouvoirs de la littérature II

Dans notre premier article, nous avons tenté de comprendre comment la littérature et les textes littéraires fonctionnent comme un patrimoine génétique qui architecture et génère une manière d’être au monde, une « nature », qui se transmet à travers le système éducatif ou des cellules sociales, telles que la famille et des groupes sociaux plus larges. Et qui fait que nous sommes qui nous sommes. 

Aujourd’hui, dans ce deuxième temps, nous continuons notre voyage au pays du pouvoir des lettres : 

« La littérature en particulier et l’art en général, tout comme la science, sont un moyen de connaître le monde. »

A peine ai-je écrit ces mots, que j’entends déjà s’élever la voix des rationalistes les plus endurcis. Leurs rires et leurs moqueries. Comment !? La littérature, connaître le réel ! C’est une blague. Seule la méthode scientifique est à même d’établir des vérités sur la Nature. Un poète n’a jamais permis de faire voler des avions ou d’inventer des médicaments. Claude Bernard et Marie Curie de se retourner dans leur tombe. 

Ne soyons pas trop durs avec les détracteurs de la littérature. Accompagnons-les d’abord en Hollande, au Cabinet royal des peintures à La Haye, devant La Jeune Fille à la perle, peint par Vermeer vers 1665. Les voyages forment bien la jeunesse et les musées également. 

Imaginons un instant remonter dans le temps et rencontrer le modèle que peint Vermeer (il s’agit certainement, selon l’hypothèse de Renou1, de Maria, la dernière fille du peintre). Elle a douze ou treize ans. Elle se retourne face à nous, son visage se détache de l’obscurité dans la pièce où elle se trouve. Elle est coiffée d’un turban inhabituel pour l’époque. Aux oreilles, des perles magnifiques, symbole de sa chasteté. Si l’un d’entre nous eût été biologiste, pour connaître Maria, il eût proposé des mesures  (taille et poids), puis des prises de sang, peut-être un petit IRM, une discrète échographie, deux ou trois radios… pour tenter de percer les mystères de cet être adorable – sans devoir attendre nécessairement une autopsie (funeste par définition). 

D’emblée, un constat : pour connaître, la science a essentiellement recours à un dévoilement de la nature qui passe par la force : prendre le sang au moyen d’une saignée, cribler le corps de rayons X ou de résonnances magnétiques… le découper en petits morceaux dans le cas de l’autopsie. Que fait l’artiste, lui ? Il commence bien lui aussi par « mesurer » son sujet, Maria, la jeune fille à la perle, surnommée aussi « La Joconde du Nord ». Il la mesure pour que son buste harmonieusement soit figé à jamais sur la toile. Vermeer imite son modèle pour tenter de « recopier » la nature. Mais, ce faisant, comme tout créateur, il apporte un peu de lui dans sa création, et rend impossible la stricte équivalence entre Maria et la Jeune Fille. L’œuvre d’art se donne donc immédiatement comme co-naissance2 : La Jeune Fille à la perle naît en même temps que l’artiste engendre sa peinture. 

Mais d’autre part, la peinture de Vermeer permet une connaissance que toutes les machineries de la science et autopsies ne permettront jamais d’obtenir. En donnant vie à son personnage, il nous donne à connaître son âme. Aucun être humain ne peut regarder ce tableau sans tomber en extase devant lui : les yeux de l’adolescente semblent percer en nous les mystères de notre existence. Tournée de trois-quart vers nous, la bouche légèrement entrouverte, elle est en présence. Et à la manière de tout chef-d’œuvre, elle nous parle. Elle nous dit à chacun d’entre nous des choses différentes (pas de sciences « exactes » ici). C’est ce que l’on appelle l’interprétation. 

La Jeune Fille à la Perle me parle de la brièveté de la vie… et de sa beauté. Elle me dit que la vie vaut la peine d’être vécue, seulement pour un regard. Elle m’apprend (à travers ce déhanchement et cet incarnat de lèvres entrouvertes) que mon royaume tout entier est de ce monde… Et ce discours s’envole et résonne (sans raisonner nécessairement) avec Sénèque ou Camus, pour moi, Olivier. 

Deuxième constat : contrairement à la science, l’art lève le voile de la Nature, le voile d’Isis pour reprendre les mots de Pierre Hadot, avec douceur, avec candeur, avec délicatesse. Sans violence ni arrogance. Une main qui soulève avec grâce le lin qui masque le corps d’une statue restée voilée pour des raisons sacrées. Voilà ce qu’est l’acte de connaissance que produit l’art. Dévoiler le sacré du réel avec pudeur. 

Revenons un instant à La Jeune Fille à la perle. Celui qui aurait lu Tous les matins du monde de Pascal Quignard ne pourrait s’empêcher de voir dans ce tableau le visage de Madeleine de Sainte-Colombe. 

« Elle soufflait. Elle approcha ses yeux du carreau de la fenêtre. Au travers des bulles d’air qui y étaient prises, elle vit Marin Marais qui aidait sa sœur à monter dans le carrosse. »

Et nous voilà dans la littérature. Nous sommes au chapitre XXV, Madeleine folle d’amour pour Marin Marais le futur violiste de la cour de Louis XIV, se meurt de jalousie. Le musicien lui préfère sa sœur. Elle s’apprête à donner fin à ses jours. « Elle approcha ses yeux du carreau de la fenêtre. » Les six premières syllabes – une moitié d’alexandrin, disent dans le reflet de la vitre, la beauté de l’amour déçu qui se lit dans les yeux… Mais alors qu’y a-t-il vraiment dans les yeux de la Joconde du Nord ? Que veut dire ce regard énigmatique ? Lui a-t-on demandé de se marier à quelqu’un qu’elle n’aimait pas, comme c’était la coutume au XVIIème siècle? Ou se meurt-elle de jalousie, discrètement ? On touche du doigt alors la puissance de la littérature. Elle n’agit pas sur le sens de la vue contrairement à la peinture. Les lettres noires laissées sur la page par l’auteur comme une substance subtile et invisible se transforment en connaissance. Madeleine incarne toutes les femmes malheureuses d’amour à en mourir. Mais lorsque Madeleine meurt, la lectrice, elle, doit vivre. Continuer son existence. Grâce à la beauté que dégagent les yeux du personnage dans les bulles de cette vitre, le lecteur se purge de ses passions. 

Dernier constat : la connaissance qu’apporte l’art est réflexive, tel un miroir, elle se réfléchit sur le récepteur lui-même. En lisant Pascal Quignard, en contemplant Vermeer, non seulement, j’aperçois un instant la vie d’une jeune adolescente au XVIIème siècle, je touche du doigt son réel… mais je me plonge aussitôt dans mon monde intérieur, ma réalité interne : suis-je comme Madeleine et Maria ? Et toutes les questions attenantes à cette question de départ surgissent en moi comme un volcan en éruption. 

Et nous voici parvenus à la conclusion :  certes, sans la science, nous ne serions pas capables de nous envoyer des missiles de 5000 kg à 5000 km/h ou bien de nous injecter des vaccins capables d’agir sur notre ADN, mais l’art et la littérature, eux, nous permettent, en nous mettant dans une position de démiurges, le temps de notre relation avec l’œuvre d’art, de devenir comme des dieux parmi les hommes : en effet, telle une divinité antique, je deviens le créateur d’un monde, lui-même situé dans monde que l’artiste a créé à partir du monde qui est le nôtre. Dieu ou l’artiste. Telle est la question.

Par Olivier Saint-Vincent

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Lire la première partie sur les pouvoirs de la littérature.

  1. Bernard Martin Renou, « Jan Vermeer (1632-1675), La Jeune Fille à la Perle. (1665), ou La Joconde du Nord. » ↩︎
  2. Voir, à ce sujet, les développements de Pierre Hadot dans son (ultime) livre, Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de nature, Paris, Gallimard, 2004. ↩︎

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