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15
Mar

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Les pouvoirs de la littérature III

par Olivier Saint-Vincent

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« Dieu ou l’artiste ». Telle était la conclusion de nos dernières réflexions sur les pouvoirs de la littérature : au contact du texte littéraire, moi, lecteur, je deviens à mon tour le créateur d’un monde, lui-même pris dans un abyme d’autres mondes, et cette création me donne accès à une véritable connaissance de moi. Mais ce deuxième pouvoir de la littérature (le premier étant celui de la littérature comme ADN) ne prend toute sa force que s’il est couplé à celui du récit…

En ces ides de mars donc, je vous propose d’examiner l’une des plus puissantes facultés de la littérature : 

« la littérature, c’est le pouvoir de dire la réalité, de raconter des histoires, de faire passer la pensée de son état magique et subtil à son état concret et tangible de lettres couchées sur le papier ». 

Olivier Saint-Vincent

Et encore aujourd’hui, la voix de l’anti-littéraire, occupé (busi-ness) à faire avancer le monde, gémit depuis les profondeurs de ses certitudes :« Il faut grandir Olivier ! On raconte des histoires aux enfants, aux être humains incapables d’assumer le réel, pas aux gens grands, forts et sérieux comme nous. »

Mais où que nous portions le regard et où que nous tournions nos esprits, « le récit », « la narration » sont partout. A commencer par les textes sacrés et la Bible. La Genèse n’est-elle pas l’histoire du premier couple de l’humanité ? Le récit fondateur sur lequel depuis des siècles, nous les humains d’Occident, construisons nos vies ? La première histoire d’amour à partir de laquelle toutes les autres se sont appuyées pour advenir ? 

Olivier, tu nous parles de religion, à nous, scientifiques ! 

Parlons de science, alors. Le savant depuis toujours est bien plus littéraire que ce qu’il ne le croit lui-même aujourd’hui. En effet, lorsqu’il tente de dévoiler le réel au moyen de son bistouri, il doit d’abord passer par l’étape du récit. Il doit lui aussi imaginer une histoire qui puisse rendre compte d’une réalité qui lui résiste. Il doit mettre en place une narration que l’expérimentation viendra infirmer ou confirmer. Nous sommes en 1654 à la cour de Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg. Otto von Guericke est prêt. Il en est convaincu, son expérience changera le cours de l’humanité : Il a raccordé deux hémisphères de cuivre l’une à l’autre et en a extrait soigneusement l’air qu’elles contenaient. Puis, il a ensuite attaché chacune des boules à un char de huit chevaux… lesquels ne parviendront jamais à séparer les deux hémisphères1… C’est ainsi qu’il démontre la force de la puissance atmosphérique. Et c’est grâce à cette histoire expérimentale que nous envoyons des humains dans l’espace.

Rien ne semble pouvoir résister à la narration. Même les domaines les plus éloignés de la littérature. Le monde du business n’y échappe pas. Que ce soit l’entrepreneur et sa vision ou le marketeur et ses présentations. Quand il est saisi par sa vision, le premier écrit l’histoire d’un produit ou d’un concept. C’est ainsi que Steve Jobs au début du XXIème siècle construit le récit futur de nos rapports avec la musique et le monde digital : l’iPod est né. Le second, lui, passe son temps à vendre ces produits en les plaçant dans un contexte chronologique et anecdotique, autrement en dit, en racontant des histoires. Personne n’aurait voulu acheter un iPod classic à 549€ en 2001, sans qu’on lui raconte une histoire ! 

L’avocat lui aussi, comme l’enquêteur de police, passe le plus clair de son temps à « reconstituer les faits », à les « recomposer », puis, les « exposer », dans une plaidoirie ou un rapport judiciaire. Dans l’Antiquité romaine, on appelait cela la narratio. Il s’agissait de ce moment critique dans le procès où l’orateur, afin de défendre son client, rapportait les faits, racontait l’histoire de ce dernier. A la manière du romancier moderne, il choisissait parcimonieusement les événements du récit. L’objectif ? Innocenter son client par un récit convaincant car vraisemblable et crédible. Car, nous, humains, nous ne demandons que de croire aux histoires que l’on nous raconte. 

On pourrait continuer ainsi des heures durant. Le politique ne fait que s’appuyer sur des récits : celui de la Patrie, de la Nation, sur les légendes et les épopées (L’Iliade, L’Odyssée et L’Enéide sont encore enseignées!). La société ne cesse des raconter des histoires. Et chaque société a les siennes. La France se dresse sur le récit de la grève et de la révolution. La geste de Robespierre continue de hanter le discours des hommes politiques. La psychologie et la psychanalyse ont pour fonction de comprendre les histoires qui nous ont construits (ou détruits) et de nous aider à vivre avec. Que ce soient les histoires vécues (transformées par notre sens du tragique) ou celles que nous imaginons (les rêves) et qui finissent par s’incarner dans le réel. Enfin, l’Histoire elle-même, qui s’est longtemps définie comme une enquête (ιστορια), a fini par tenter de consigner la suite des histoires qui composent la vie des civilisations humaines, en suivant la logique du temps (la chronologie).

Les nouvelles (News) ne sont que l’ancien mot français qui désignait le roman au XVIIème siècle, où l’on parlait de Nouvelle historique en se référant à Madame de Clèves de Madame de La Fayette. Les nouvelles ou the novel trouvent finalement une destinée identique dans la narration : l’histoire d’amour tragique de Mlle de Chartres fait écho à tous les faits divers dramatiques et quotidiens. 

Nous ne parlerons pas du phénomène moderne de la « story » des réseaux sociaux, où, d’Instagram à Facebook en passant par WhatsApp, nous sommes invités, nous, individus sans talent littéraire particulier à « raconter » notre vie tout le temps : de l’arrivée dans un restaurant à l’achat d’un vêtement, en passant même par une visite de musée, il s’agit de faire le récit de nos vies en lettres et images. Et avec cela, tenter de figer le présent. Mais le futur, lui aussi, est rempli d’histoires qui se sont réalisées dans nos têtes – dans une sorte de bulle – et qui ne sont pas encore advenues dans le monde où nous vivons. Et qui vont (peut-être) se produire. 

Et après cela, certains remettent en cause l’étude de la littérature qui est le domaine des histoires et du récit par excellence… Chers amis, il est urgent d’étudier la littérature, car cette dernière nous permet d’apprivoiser tous les récits qui composent notre vie et d’écrire le nôtre… pour la postérité. 

Vivre donc, c’est écrire l’histoire de sa vie, avec sa chair et ses pensées. 

Olivier Saint-Vincent

Cliquez ici pour lire Les pouvoirs de la litterature II

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  1.  Faut-il y voir un redoublement de l’histoire d’Adam et d’Eve ou une allusion au mythe d’Aristophane chez Platon ?  
    ↩︎

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