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Juin

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Les pouvoirs de la littérature V – Gouverner

« Les romans sont aux jours ce que les rêves sont aux nuits ».

Albucius, Pascal Quignard
Albucius de Pascal Quignard, 1989

C’est par cette formule poétique que Pascal Quignard, dans son merveilleux Albucius, résumait il y a trente-cinq ans les quatre pouvoirs de la littérature que nous avons déjà examinés. Comme le rêve, le récit romanesque (la littérature) permet aux femmes et aux hommes d’exister, de se « jeter hors d’eux-mêmes » – pour en revenir à l’étymologie. De reprogrammer le réel pour le supporter, l’admettre, l’assimiler et le rendre vivable… Et, en un sens, plus réel et plus présent que le présent lui-même. Le rêve en produisant un récit qui n’appartient qu’à moi suspend la narration de ma présence au monde et me permet simultanément de m’y replonger – en me jetant au visage la question du sens. J’ai rêvé que je volais. N’est-ce pas là toute la vertu du rêve : rendre possible l’impossible.

J’entends une voix. Grave et brutale. « Ce n’est pas avec des rêves qu’on fait marcher une économie, un pays, une entreprise, une famille… ». Cette voix nous la connaissons bien désormais. C’est celle de nos antiphilosophes. Ils veillent et surveillent : que chacun ne prenne point ses désirs pour des réalités.

Le dernier acte de ma réponse en cinq temps est le suivant :

La littérature, et avec elle, la littérature classique en latin et grec, est indispensable pour savoir gouverner un pays et diriger une économie.

Olivier Saint-Vincent

Chez les Anciens, le dernier acte d’une tragédie avait pour nom « catastrophe ». En effet, une bonne fois pour toutes, il est urgent d’organiser le retour de la littérature dans nos vies pour s’assurer que nous ne rentrions pas dans un nouveau « Moyen-Age ». Pour éviter la catastrophe. Il est indéniable que dans l’histoire de l’Occident, c’est l’une des première fois que les chefs d’Etat et les dirigeants économiques renoncent à transmettre ce pouvoir de la littérature. Les Périclès, César, Pompée, Constantin, Charlemagne, Charles Quint, les Rois de France, les Napoléon et les Bismarck… s’ils ont tous en commun de ne pas être de grands démocrates ont tous en commun aussi de placer la littérature en grande estime. Et qu’on le veuille où non, l’héritage politique et plus largement civilisationnel qu’ils nous ont légué est immense.

In 1991, KERA’s Lee Cullum talked with Margaret Thatcher as part of the station’s « Conversations » series.

En 1991, le 49e Premier ministre du Royaume-Uni, Margaret Thatcher, fait cette réponse à Lee Cullum qui se posait à peu près les mêmes questions que nous : « La littérature classique permet d’apprendre les fondamentaux du fonctionnement de l’esprit humain et partant d’avoir a very good mind et de pouvoir ainsi run an empire and an economy ». L’histoire Ancienne fonctionne par exemple comme des « case studies » : depuis vingt-cinq siècles nos femmes et nos hommes politiques méditent et discutent des événements de la Guerre du Péloponèse, racontée par l’écrivain-guerrier Thucydide, conflit qui eut lieu entre Athènes et Sparte au Ve siècle avant J.C. Dans les années 2010, le politiste Graham T. Allison, professeur à la Kennedy School d’Harvard théorise le concept de « piège de Thucydide » expliquant comment généralement les nations rentrent en guerre par crainte de la « croissance » de la puissance voisine… Actualité de l’Antiquité.

Voilà pour la guerre et le politique. Il suffit de se plonger dans L’Iliade et L’Odyssée – deux chefs d’œuvre littéraires en vers de poésie épique –  pour éclairer ses vues sur les grandes lignes de forces qui structurent la géopolitique. Et de savoir comment prendre des décisions. « Pourquoi ne pas se servir d’études de cas récentes, plus faciles, plus compréhensibles et plus efficaces ? » me demande l’antiphilosophe agacé. Réponse : car la perspective que donne le passé et son récit donne en même temps l’assurance que nous tenons en main une « vérité » sur l’esprit humain. Dis autrement, en tant que dirigeant, je me protège d’être aveuglé par un effet d’optique, une vue écrasée… Si les Spartiates agissaient ainsi envers les Athéniens, il y a fort à parier que les belligérants de 2050 se comporteront de la même manière. Avec la littérature, je prends de la hauteur. Attitude salvatrice quand on mène un pays. Une famille. Une entreprise…

D’accord pour l’histoire, les textes scientifiques en vers, les épopées guerrières… mais ne peut-on pas se débarrasser de la poésie et des romans ? Non surtout pas. Ces deux genres sont absolument indispensables au gouvernant, décideur, leader. Car toute décision (intelligente) exige une lecture de l’âme humaine. Et comment apprendre à « lire l’âme humaine » ? Les Bucoliques. Le Rouge et le noir. Romeo and Juliet. Macbeth. Les Fleurs du mal. Le Père Goriot. Tristan et Yseult. Les Lettres d’Héloise et Abélard, Rabelais, Keats, Byron, Tirso de Molina, Milton, Gautier, Voltaire, Malherbe. Platon. Théocrite. Dans le désordre. Phèdre (Sénèque et Racine). Œdipe. Sophocle. Euripide. Le Misanthrope. Le Dormeur du Val. Virgile. Catulle. Cicéron. Démosthène. Callimaque. Balzac. Flaubert. Tous les matins du monde. Que tout se mélange dans la tête du Décideur, comme dans un ventre plein de mets fins et délicats qui finissent par se transformer en vie. Ainsi en va-t-il des nourritures spirituelles qui composent la vie immatérielle des humains.

Chaque poème, chaque récit se donnant alors comme autant d’expériences existentielles ayant pour fonction d’apprendre à diriger sa vie – et celle des autres (si c’est le programme).

Olivier Saint-Vincent
Delphine de Nucingen se prépare pour le bal, sous le regard de Rastignac – Le Père Goriot

Du concret, Olivier.

Allons-y.

Delphine de Nucingen dans Le Père Goriot me donne à comprendre un jeune personnage féminin complexe, écartelé entre son désir des mondanités et l’authenticité de ses sentiments. De l’extérieur, on pourrait la dire « superficielle », « matérialiste », mais de l’intérieur, elle est capable d’une puissance d’amour insoupçonnable envers le jeune Eugène de Rastignac. Qui est-elle ? La femme d’un riche et vieux banquier ou l’être céleste qui aime Rastignac… ou la fille dévouée de Goriot ? La réponse : Delphine de Nucingen. « Tout une femme, faite de tous les femmes et qui les vaut toutes et que vaut n’importe qui ».

Maintenant si mon métier est de vendre des vêtements par correspondance (par exemple directeur de La Redoute), comment Delphine et la lecture du Père Goriot vont-elles me servir ? Réponse : derrière chacune de mes clientes à qui je voudrais vendre mes pantalons fabriqués en Chine, il y a une Delphine de Nucingen qui dort en puissance… et si je veux les convaincre d’acheter mes vêtements plutôt que ceux du voisin, il me faudra comprendre comment toutes les Delphine du monde fonctionnent. Lire dans l’âme humaine ne conduit pas nécessairement à prendre de bonnes décisions (d’un point de vue moral), mais cela permet de prendre des décisions bonnes pour moi, ma famille, mon entreprise, mon pays, mon économie.

Malheureusement, et je plaide coupable sur ce point, la littérature est rarement enseignée dans les écoles de manière aussi concrète… un jour viendra peut-être, où pour la survie de la littérature elle-même nous enseignerons les lettres et la culture comme nous le faisons à OFALycée !

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Par Olivier Saint-Vincent

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