CALENDRIER D’EVENEMENTS D’ADMISSIONS Cliquez sur votre pays de résidence :    U.S.   UK   France

15
Déc

0

Les pouvoirs de la littérature

Ecouter l'article : 

Pas un jour ne passe sans que la question de l’utilité de la littérature ne me soit posée. « A quoi ça sert, Monsieur, de lire Balzac, Baudelaire, Racine… ? ». Et cette interrogation, à chaque fois, me jette dans le même abîme réflexif, moi, le professeur de lettres dont la profession est d’enseigner à mes cadets les beautés de la littérature française et celle plus générale de développer l’enseignement du français aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. 

Sans sombrer dans l’autojustification, je voudrais proposer à travers cette série de courts articles sur « les pouvoirs de la littérature », une esquisse de réponse, qui ne soit en aucun cas défensive (« seule la littérature pourrait nous sauver ») mais plus comme un sentier sur lequel pourront cheminer les élèves, petits et grands, circonspects et perplexes devant cette activité ancienne que l’on appelle lecture et que l’écriture des chefs-d’œuvre précède nécessairement. Ce mois-ci, nous allons nous pencher sur la littérature et les mythes.

La thèse que je vous propose est la suivante : c’est la littérature qui fait de nous qui nous sommes, ce n’est ni le sang, ni la terre. 

Mais plutôt que de nous lancer dans des démonstrations théoriques, je vous propose de partager mon parcours d’étudiant de lettres à Aix-en-provence, entre les années 1992 et 1998 dans le « secondaire », qui ressemble au destin de bien des Français et francophones de ma génération. Lorsque nous étions en classe de quatrième, notre professeur de français, Mme Jacquier, nous fit lire Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Puis, en classe de 3ème, Tristan et Yseult de Béroul. En classe de seconde, Mme Carrez du lycée Paul Cézanne, nous a jeté dans les mains Le Rouge et le noir de Stendhal et De l’Amour du même auteur… L’année d’après, c’était, avec Mme Soubrenat, la littérature courtoise, Lancelot de Chrétien de Troyes, Phèdre de Racine… tandis qu’en grec, nous étudiions Le Banquet de Xénophon, L’Odyssée d’Homère et en latin, les Élégiaques Ovide et Catulle – qui parlent d’amour entre autres choses. Au cinéma durant ces années, je contemplais sur le grand écran Cyrano de Bergerac, adapté du chef-d’œuvre du Marseillais Edmond Rostand mis en scène par Rappeneau et Tous les matins du monde par Alain Corneau tiré du merveilleux roman éponyme de Pascal Quignard. 

En l’espace de quelques années, donc, au moment le plus important dans la formation d’un individu (du développement de sa vie sentimentale, sociale et émotionnelle) la grande leçon que l’on nous enseignait par bribes textuelles était : « Le véritable amour n’est pas de ce monde. Il se réalise dans la mort. L’amor/la mort ». Car que ce soit Augustin Meaulnes (à la recherche éperdue et mélancolique d’Yvonne de Galais), Cyrano (qui attend ses derniers jours pour confesser à Roxane sa passion amoureuse), Tristan et Yseult (qui meurent de leur amour), Monsieur de Sainte-Colombe (qui se lamente en musique toute sa vie sur la perte de sa femme), Platon qui explique avec Aristophane le mythe des androgynes (chacun cherche desespéremment sa moitié originelle), Julien Sorel, (romantique malgré lui), Phèdre (amoureuse à en mourir elle aussi… de son beau-fils), Lancelot (le plus mythique de tous les amants, prêt à tout sacrifier pour se montrer digne de la Reine Guenièvre, l’épouse d’Arthur), et enfin Pénélope, (quintessence de l’amour pur, semblable à la foi, qui attend vingt ans fidèlement le retour de son mari Ulysse)… toutes ces figures convergent vers une conception européenne de l’amour : éternel, suprasensible, interdit, impossible, tragique et funeste… transcendental, par delà bien et mal. Le mythe de l’Amour qui s’incarne en chacun de nous, malgré nous1. Nous, lecteurs de littérature française. 

Le mythe de l’Amour s’incarne en chacun de nous, malgré nous. Nous, lecteurs de littérature française. 

Vous me direz : Olivier, il ne faut pas lire au premier degré les livres que l’on t’a donnés à lire quand tu étais ado… prends du recul, grandis ! Pas si simple. Car où que nous tournions les yeux, les mythes que transmet la littérature sont partout et nulle part en même temps. Certes, la littérature et l’art en général fonctionnent par le phénomène bien identifiable de la reprise, de la variation, de la réécriture. Mais à chaque fois qu’une œuvre est transformée par un auteur, l’origine même de cette œuvre se perd en se conservant, à la manière d’un patrimoine génétique. Aujourd’hui, lorsque mes élèves écoutent Amour plastique sur Spotify, le « gène de l’amour-occident » est transmis à l’insu de toutes et de tous. Lorsque les plus âgés regardent sur Amazon Culpa mia, ou l’un des chefs-d’œuvre de Baz Luhrmann Moulin rouge !, ou Collateral Beauty, ou Love at first sight sur Netflix, ils héritent sans le savoir vraiment d’un discours venu de la littérature et transmis via un ensemble plus vague que l’on osera appeler « culture ». Ils héritent de ce patrimoine génétique, qui de son état originel de culture se fait nature. Et c’est cela qu’on appelle les mythes. 

Ils héritent de ce patrimoine génétique, qui de son état originel de culture se fait nature. Et c’est cela qu’on appelle les mythes. 

L’anti-littéraire pourra toujours demander : « Olivier, à quoi bon savoir que Love actually est un encodage cinématographique et comique d’une tradition romantique littéraire remontant au XIXème siècle ? ». Réponse : car, dans la mesure où un produit artistique a un impact sur une société donnée (des spectateurs), il mérite qu’on s’intéresse aux conséquences que le discours qu’il tient sur le monde peut avoir sur cette même société… Et si mes enfants sont exposés à ce discours-mythe, dont je ne peux me défaire par ailleurs moi non plus, je dois tenter de comprendre ce qui est en jeu dans cette œuvre. Car comprendre me permet de prendre mes distances avec ce discours lui-même et éviter d’être compris en lui, comme on dit « le prix comprend les frais de port ». Emprisonné, victime innocente et involontaire car étrangère aux puissances de la littérature. Car c’est là la force du mythe. Il agit inconsciemment sur nous. Il nous rend objet de son discours. « Lire et analyser les œuvres littéraires », c’est devenir les sujets du mythe. Et les acteurs de nos propres existences. S’affranchir du mythe, telle est la noble mission du professeur de littérature, telle est la mission des enseignants à OFALycée ! 

par Olivier Saint-Vincent

Retour à la Quinzaine #1

  1. Je renvoie ici au très bel essai de Denis de Rougemont, L’Amour en occident, 1939 ↩︎

Sans commentaires

répondre

Restez au courant des dernières nouvelles concernant la langue, la culture et l’éducation françaises !

Inscrivez-vous à la newsletter d'OFALycée ici.

* champ requis
En vous abonnant, vous acceptez de recevoir des e-mails d'OFALycée. Vous pouvez révoquer votre abonnement à tout moment en cliquant sur « se désabonner » au bas de tout e-mail de notre part. Pour plus d'informations sur nos pratiques de confidentialité, veuillez visiter notre site Web.